Emma Durovray

Résidence à Cetate Arts Danube (département Dolj, Roumanie)

Organisé par l’Institut français de Roumanie, en partenariat avec Cetate Arts Danube.

Projet soutenu par IF Paris et la Fondation Hippocrène.

Photos : Antonin Tanner

Pendant sa résidence à Cetate Arts Danube, située sur le domaine de Barbu Druga au Sud de la Roumanie, en bordure du Danube, Emma Durovray s’est intéressée aux analogies formelles qui peuvent être établies entre l’architecture du lieu et son environnement naturel. Le manoir, de style méditerranéen avec balcons et terrasses, a été une résidence de campagne et d’exploitation agricole fin XIXe-début XXe siècle, puis abandonné sous le régime communiste avant d’être restauré et transformé en centre d’art dans les années 2000. Dans sa morphologie, le lieu mêle des références aux villas italiennes et au style Art déco, et s’ouvre sur le parc dont il avale la lumière. L’intérêt d’Emma Durovray s’est porté sur les maillages, les rinceaux et les spirales qui s’enchevêtrent dans l’architecture de la villégiature, et davantage encore dans ses espaces de seuils – portails, balustrades, embrasures – où se négocient précisément la rencontre de la nature et du domestique. Dans ces liminalités, le dedans et le dehors se tendent la main et se prolongent l’un dans l’autre. Il n’y a pas de séparation stricte et linéaire entre les deux, mais plutôt des lianes et volutes par lesquelles un espace se rattache à ce qui le précède et à ce qui le suit.
 Pour rendre perceptibles ces porosités de l’architecture et de la nature, Emma Durovray s’empare de la dimension cyclique qui régit la vie des plantes et celle des ombres portées des ornements. Envisagées comme les témoins silencieux des activités humaines, des plantes tinctoriales sont prélevées sur le lieu, et traitées pour colorer des tissus préalablement préparés dans une solution à base d’alun. À travers la série Shadow, on lit l’origine des rinceaux de ferronnerie dans les haies taillées, la présence spectrale qui précède toute chose soumise au temps. Les motifs – végétaux ou architecturaux – se mêlent dans des compositions fixées de manière de photosensible grâce à la technique du cyanotype. Par ce procédé, les formes sont décontextualisées, difficilement identifiables dans leur origine et acquièrent en cela une certaine anachronicité. Le déplacement de la lumière, la dimension fulgurante de la composition et la monochromie vibratile participent d’une animation des motifs. Ceux-ci sont tout à la fois fixés et dilués par les colorations naturelles dans des compositions-portraits qui leur confèrent un statut de membres de la famille, les intègrent à hauteur égale que leurs homologues humains à ce qui n’est pas tant, aux yeux de l’artiste, un herbier qu’un album photo. En découle un rapport de longue durée à ces images, autant par la temporalité propre à sa révélation par photosensibilité sur le support que dans la dimension fossile à peine dévoilée. À l’état de hantise, dans des états différés, les plantes survivent malgré leur disparition annoncée. En retour, leur fulgurance agit sur la manière dont l’architecture peut être elle-même perçue comme une archive transitoire et fragile.

Elora Weill-Engerer