Joséphine Topolanski
Résidence à Bucarest du 28.07 au 28.08.2025
Organisé par l’Institut français de Roumanie, en partenariat avec Rezidența9.
Projet soutenu par IF Paris et la Fondation Hippocrène.

“Les vérités sont des illusions dont on a oublié qu’elles le sont” pour Nietzsche. Le même philosophe annonçait la mort de Dieu, c’est-à-dire la fin des valeurs absolues et des vérités suprasensibles sous l’offensive des progrès techno-scientifiques. En tant que construction humaine qui s’est elle-même oubliée, la vérité est pour Nietzsche une métaphore qui a été figée culturellement. Si l’on s’en tient à l’étymologie de “métaphore”, metaphora, le terme désigne un transport, y compris dans son sens littéral : c’est ce qui “porte au-delà”. Une soucoupe volante est donc, matériellement et poétiquement une métaphore, autant parce qu’elle est, concrètement, un moyen de transport, que parce l’expression opère le déplacement abstrait d’un objet (la soucoupe). Quand on recherche sur internet les formes d’OVNI (ou FAN) recensées, on tombe sur des triangles, des ballons de rugby, ou encore des tic-tac. L’intérêt de Joséphine Topolanski pour l’ufologie relève en grande partie, à mes yeux, de ce pouvoir de la métaphore. L’artiste met au jour l’instabilité des régimes de vérités puisque toute chose peut – à travers le regard de l’artiste – acquérir une origine extraterrestre : abats-jour, lampadaires, radiateurs poncés. Les récits trouvent leur force dans le travail sur les formes, les matériaux, les modalités de la narration ufologique qui jettent leur ombre portée sur notre réalité terrestre, révélée à son tour par l’artiste dans sa potentialité métaphorique.
Le premier repas ufologique auquel participe, en 2020, Joséphine Topolanski, rassemblait une communauté d’amateurs et d’experts autour d’une visioconférence de Dan Farcaș , figure principale de l’ufologie en Roumanie et président de l’ASFAN (Asociația pentru Studiul Fenomenelor Aerospatiale Neidentificate). Lors de sa résidence à Residenta 9 (Bucarest), l’artiste a étendu ses recherches sur Farcaș au contexte historique roumain, en particulier à l’évolution du traitement politique des ufologues pendant et post-régime Ceaușescu. Ce n’est qu’après la chute du communisme en 1989 que l’ufologie a pu véritablement se déployer, échappant au contrôle étroit des médias en vigueur sous Ceaușescu. Le prolifique Dan Farcaș rapporte en particulier les témoignages d’aviateurs fin des années 1960, décrivant des objets lumineux elliptiques volant sans bruit, à très grande vitesse et avec des changements de direction impossibles pour l’aéronautique classique. Dans ce contexte historique, marqué par le culte de la personnalité, la surveillance renforcée et l’explosion de la censure, Farcaș note que les aviateurs n’avaient aucun intérêt à témoigner. Mais ce qui a attiré Joséphine Topolanski à traverser l’ufologie roumaine, se situe également dans les liens tissés entre le folklore, la religion et les phénomènes aériens. En découle une réflexion originale de l’artiste sur les formes visuelles que prennent les croyances – ufologiques, orthodoxes – enveloppées dans un appareil liturgique étonnamment similaire : chasuble, autel, mitre… Les référentiels collectifs (religieux ou fictionnels) deviennent des réalités partagées et les molletons de protection utilisés dans les autels liturgiques se rapprochent, sous le regard de l’artiste, des murs capitonnés tapissant l’intérieur des vaisseaux spatiaux.
Elora Weill-Engerer