Clémence Elman

Résidence à Timișoara du 17.02 au 17.03.2026
Organisée par l’Institut français de Roumanie, en partenariat avec la Fondation Art Encounters.
Projet soutenu par IF Paris et la Fondation Hippocrène.
Pour sa résidence à Timisoara, Clémence Elman s’était donnée comme principe de ne faire qu’avec ce qu’elle trouverait – ou pas – sur place et de s’encombrer le moins possible de décors, d’accessoires et d’artefacts qui ne viendraient que pétrifier l’imaginaire mental, fictif et factice, que suscite l’évocation de Dracula en Roumanie. Ce mythe littéraire, création de l’écrivain irlandais Bram Stoker, tapisse avec ses motifs gothiques et ses dégoulis sanglants, l’idée que l’on se fait des paysages et curiosités roumaines. Motif surexploité, tant culturellement que touristiquement, il imposait d’emblée à l’artiste un double péril : l’illusion de pouvoir faire comme si le sujet pouvait être traité dans son intégralité et celle de la croyance artistique de devoir s’en saisir avec la plus singulière originalité. Gardant bien à distance la reconstitution d’une imagerie vampirique, son attention s’est concentrée sur l’hors-champ de cette imagerie, sur l’infrastructure qui soutient cette entreprise de fascination. Dans ce pas de côté, elle a pu compter sur ces échanges avec le chercheur Marius Crișan et son travail à l’université de Timisoara pour décortiquer le phénomène Dracula et ses effets sur le réel.
En embarquant dans l’aventure son père – lui-même lancé dans une recherche généalogie sur ses aïeuls roumains – elle a planifié un itinéraire transylvanien sur les traces du plus célèbre des vampires. Tout comme Bram Stoker, qui n’ayant jamais mis un pied en Roumanie, a puisé dans les guides touristiques pour débusquer des toiles de fond propices aux secrets de son personnage, l’artiste est repartie des circuits et lieux touristiques revendiquant dorénavant ce patrimoine draculesque. Forêts, champs et sites industriels défilant derrière les vitres de son véhicule ont imprégné l’artiste de l’esthétique typique de ces entre-lieux : un peu désolée, un peu nostalgique, ponctuée ici et là par les nombreux châteaux austro-hongrois. À Hunedoara, le contraste est saisissant, le château des Corvin surplombe les activités d’extractions minières et sidérurgique de la ville ; près de Brașov, le château de Bran avoisine la station de ski de Poiana dans une ambiance Twin Peaks. C’est de ces dissonances visuelles, architecturales et atmosphériques, que se nourrit son geste photographique. Son père, à la fois complice, sujet, co-pilote, assistant, touriste et modèle, prend la pose dans les mises en scène imaginées par Clémence Elman, déclinant les variations du gothique : gothique des villes ou gothique des champs, gothique métallique des années 2000 ou au contraire gothique religieux du XII siècle. Entre lumière diffuse et couleurs désaturées dominées par les tons froids, les figures humaines sont immortalisées de façon frontale avec des expressions neutres. Outre l’aura mystérieuse qui habite les images, le lien avec Dracula n’est pas toujours explicite. Il se joue dans le détail, dans des similitudes fortuites entre une rangée d’arbres étêtés et les pics du Supplice de Pal. Les éléments d’architecture austères ou les rappels théâtraux du paysage inscrivent les pellicules dans une identité visuelle post-soviétique, mais c’est encore plus la banalité rendue étrange, le petit truc qui cloche dans une normalité apparente, qui la confirme.
Les clichés in situ rejoignent un corpus d’images réalisées en studio en France, des archives photographiques ou filmiques du voyage, mais aussi d’une série de collages saugrenus initiés pendant la résidence. À partir des propres photographies prises par son père, Clémence Elman s’amuse des écarts entre leurs prises de vue. Touristiques pour l’un, esthétiques pour l’autre, brouillant les pistes et les conventions de genre. Fidèle à sa pratique, une narration visuelle émergera de cet ensemble iconographique, instable et hétéroclite. À la fois fictionnelle et documentaire, il sera augmenté de textes fragmentaires et commentaires rédigés par l’artiste, qui pourront donner lieu à une future publication.
Andréanne Béguin
![]() |
![]() |
![]() |
![]() |



